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Le jour où la vie de Tom Brady a changé et celle de Drew Bledsoe failli s’arrêter

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Tampa, 8 février 2021. A domicile, les Buccaneers écrasent le tenant du titre, Kansas City (31-9), lors du Super Bowl. Tom Brady, pour sa première saison en Floride après quasiment deux décennies à New England, remporte son 7e trophée Vince Lombardi, soit davantage, à lui seul, que n’importe quelle franchise NFL. Une nouvelle page d’une légende qui doit tout ou presque au talent, au leadership et à la détermination de celui qui est aujourd’hui presque unanimement considéré comme le plus grand quarterback de tous les temps.

Tom Brady avec le trophée Vince Lombardi pour la 7e fois de sa carrière.

Crédit: Getty Images

Et maintenant, rembobinons. Longtemps. Très loin en arrière. 7078 jours avant. Dans une vie, il est parfois possible d’identifier avec précision un jour, un moment, une poignée de secondes parfois, où tout change pour toujours. Pour Tom Brady et Drew Bledsoe, cette césure est survenue le 23 septembre 2001. Pour l’un comme pour l’autre, plus rien ne sera jamais comme avant.

Les Grands Récits

De la rue au Super Bowl : Michael Oher, un destin hollywoodien

08/06/2020 À 21:08

A l’aube de cet automne 2001, Tom Brady n’est rien. Au printemps 2000, il a été sélectionné en 199e position lors de la draft par les New England Patriots. Ce qui s’avèrera être un des plus grands coups de génie de tous les temps passe alors inaperçu. Personne ne croit vraiment en Brady, auteur d’une belle carrière universitaire aux Wolverines du Michigan, mais dont les attributs physiques ne le destinent pas à régner sur son poste et sur son sport. Six quarterbacks sont choisis avant lui : Chad Pennington, Giovanni Carmazzi, Chris Redman, Tee Martin, Marc Bulger et Spergon Wynn.

A l’époque, personne, à part peut-être Tom Brady lui-même, n’aurait pu prévoir qu’il deviendrait non seulement titulaire mais un des plus grands de tous les temps

Son avenir semble d’autant plus obstrué que Brady est tombé dans une franchise où la question du titulaire à ce poste si déterminant ne se pose pas. Drew Bledsoe est celui-ci et son pedigree est autrement plus clinquant que celui de Brady. Numéro un de la draft 1993, il a remis sur le devant de la scène une franchise devenue avant son arrivée la risée de la NFL. Plus jeune quarterback sélectionné pour le Pro Bowl puis à atteindre la barre des 10 000 yards à la passe, il guide même les Patriots jusqu’au Super Bowl XXXI, perdu en 1997 contre Green Bay.

Le jeune Drew Bledsoe lors de la Draft 1993 avec ses parents et, à sa gauche, son frère, Adam.

Crédit: Getty Images

La suite est plus compliquée pour lui mais, témoignage de la confiance totale de ses dirigeants, et notamment du propriétaire Robert Kraft, qui l’aime comme un fils, il signe en mars 2001 le plus gigantesque contrat alors jamais vu en NFL : 103 millions de dollars sur dix ans. Drew Bledsoe a 29 ans et son destin semble lié pour toujours à celui de la franchise de Boston.

Il n’a aucune raison d’envisager Brady comme une menace. Pas une seconde il n’imagine qu’il puisse devenir un jour quelqu’un en NFL, comme il l’a avoué en février 2020 dans l’émission E:60, sur ESPN : “Je pensais : ‘Il ne sera jamais titulaire. Il sera un nouveau Jason Garrett (quarterback qui a bourlingué dans les années 90 dans différentes équipes, au mieux comme numéro 2, parfois comme numéro 3, NDLR) et tous ces types qui vont naviguer dans la Ligue‘.” A posteriori, il est tentant de moquer le jugement de Bledsoe, mais, comme il le rappelle, “A l’époque, personne, à part peut-être Tom Brady lui-même, n’aurait pu prévoir qu’il deviendrait non seulement titulaire mais un des plus grands de tous les temps.”

Mais il l’apprécie, ce gamin. Au point de vouloir l’aider. Lorsque Brady débarque sur la pointe des pieds en NFL, il le prend sous sa coupe, l’invite souvent à dîner chez lui, et va même jusqu’à demander à son conseiller fiscal personnel de s’occuper de lui. “Tu vas l’adorer, c’est un chic type et je voudrais que tu l’aides“, lui dit-il.

Le 11 septembre

Le match qui va faire basculer leur vie à tous les deux est un des plus chargés en émotions de toute l’histoire de la NFL. Et cela n’a rien à voir avec eux. Douze jours plus tôt, le 11 septembre 2001, les Etats-Unis ont été frappés par une série d’attaques terroristes. Conséquence dérisoire, la deuxième semaine de la NFL est ajournée. Une première dans l’histoire de la Ligue. Même après l’assassinat du président Kennedy à Dallas, en novembre 1963, Pete Rozelle, le commissionner de la NFL, avait maintenu les rencontres.

Le mercredi soir, au lendemain des attentats, le conseil des joueurs se réunit. Les avis sont partagés. Certains, minoritaires, souhaitent jouer. Mais quand Michael Strahan et Kevin Mawae, représentants des Giants et des Jets, les deux franchises new-yorkaises, annoncent que, quoi qu’il arrive, leurs équipes ne se présenteront pas sur le terrain, l’affaire est réglée. Tout le monde se range derrière eux. Le jeudi matin, le commissionner, Paul Tagliabue, contre la volonté de certains propriétaires, annonce que la “Week 2” est reportée.

Drew Bledsoe a figuré parmi les joueurs consultés en haut lieu. “J’ai participé à des discussions avec la Ligue pour décider si on devait jouer ou non, a-t-il raconté en 2016, pour le 15e anniversaire du 11 septembre. La bonne décision a été prise. Mais la semaine avant le retour à la compétition a été longue et on sentait une forte charge émotionnelle chez tout le monde. Pour nous, et dans tout le pays.”

Le jeu reprend ses droits le dimanche 23 septembre et, pour beaucoup d’Américains, il s’agira du point de départ symbolique d’un retour à une forme de normalité après plus d’une semaine d’hébétude. “Le football paraît tout petit dans ces cas-là, concède Bledsoe. Mais nous avions aussi conscience qu’il était important d’essayer de reprendre le cours de nos vies et la NFL en faisait partie.”

Brady : “J’ai le souvenir d’une superbe fin d’après-midi ensoleillée”

Les Giants sont les premiers à jouer, à Kansas City. Mais le match le plus attendu se tient dans l’après-midi, au Foxboro Stadium de Boston, entre les New England Patriots et les New York Jets. La charge symbolique est colossale. Les premiers avions détournés, qui se sont écrasés dans les deux tours du World Trade Center, marquant le début du cauchemar, avaient décollé de l’aéroport de Boston. Les retrouvailles entre les deux équipes sont donc aussi celles de deux villes touchées, directement et indirectement, par la tragédie du 11 septembre.

Foxboro Stadium, 23 septembre 2001. Le match entre New England et les New York Jets est aussi celui de la communion patriotique.

Crédit: Getty Images

C’est tout particulièrement vrai pour Joe Andruzzi. Le joueur de ligne offensive des Patriots a trois frères, tous membres du New York City Fire Department. L’un deux, Jimmy, a été un des premiers pompiers à pénétrer dans le World Trade Center. Il est monté jusqu’au 25e étage, avant de redescendre pour accompagner un de ses collègues qui souffrait de douleurs dans la poitrine à cause des émanations de kérosène et de la fumée. Lorsqu’ils sont revenus dans le lobby, après avoir évacué plusieurs milliers de personnes, la tour sud s’effondrait.

Il a fallu attendre de longues heures pour savoir si mes frères étaient ou non encore en vie. Toute la journée, j’ai eu le cœur au fond de la gorge, à en être malade“, a raconté l’ex-‘offensive guard’ des Patriots à CBS lors des commémorations du 20e anniversaire. Par miracle, tous s’en sont sortis. Le 23 septembre, au Foxboro Stadium, Joe Andruzzi pénètre seul sur la pelouse avec un drapeau américain dans chaque main. Ses trois frères, en tenue de pompier, sont honorés au milieu du terrain avant le coup d’envoi. Beaucoup de joueurs, des deux équipes, sont en pleurs.

23 septembre 2001 : Joe Andruzzi (à gauche) et ses trois frères pompiers, honorés avant la rencontre face aux Jets.

Crédit: Getty Images

Ce seul contexte aurait suffi à rendre ce Patriots – Jets spécial et mémorable, indépendamment des considérations sportives. Deux heures plus tard, il aura infléchi deux carrières, deux vies et, par un impressionnant effet papillon dont l’onde de choc se propage encore aujourd’hui, toute l’histoire de la NFL.

Ce match, Tom Brady le vit longtemps de la même façon que tous les autres. Depuis le bord du terrain. “J’ai le souvenir d’une superbe fin d’après-midi ensoleillée, s’est remémorée en 2016 l’ex-doublure devenue légende. Avec la cérémonie pour les frères Andruzzi, il y avait beaucoup d’émotions dans le stade. Il y avait un côté surréaliste à reprendre le football, mais d’un autre côté, c’était un match important pour nous, pour notre public, pour Joe, pour tout le pays.”

Je ne savais plus où était ma droite et ma gauche, ni à quel moment du match nous étions

A cinq minutes de la fin du quatrième et dernier quart-temps, New England est mené 10-3. L’équipe de Bill Belichick a la tête dans le sac. Sur sa propre ligne des 20 yards, elle se retrouve avec une situation de 3e et 10. Pour prolonger leur drive et garder la possession du ballon, les Patriots doivent donc gagner 10 yards sur le jeu suivant. Faute de trouver un receveur démarqué, Drew Bledsoe quitte sa poche de protection et, plutôt que de délivrer une passe, décide de courir ballon en main sur son côté droit pour tenter d’aller chercher une nouvelle série de quatre tentatives.

Sur ce type de séquences, le quarterback doit se protéger. Glisser au sol avant d’être touché ou, mieux encore, sortir des limites du terrain. “Mais je ne pouvais pas faire ça, plaidera Bledsoe. Pas sur une 3e tentative, pas si tard dans le match. Tout ce que je regardais, c’est la marque du first down, que je devais atteindre. Je n’ai pas vu Lewis arriver.”

Lewis. Mo Lewis. Le linebacker des Jets est venu percuter Drew Bledsoe juste avant que celui-ci n’atteigne son objectif. Sous l’impact, le massif quarterback des Patriots a été projeté hors des limites du terrain. Peut-être plus encore que l’image, ce qui glace, c’est le bruit au moment du contact. “De toute ma carrière, c’est le choc qui m’a le plus impressionné au niveau sonore. C’était effrayant, dira Tom Brady. Drew était tellement costaud, tellement dur au mal, que de le voir secoué comme ça, ça en disait long sur la violence du choc.” Violent, mais régulier. Mo Lewis est arrivé sur sa cible l’épaule, et non la tête en avant. Le quarterback reconnaîtra d’ailleurs lui-même la régularité du contact.

Drew Bledsoe, c’est une carcasse de 196 centimètres et 110 kilos. Il va pourtant lui falloir 45 secondes pour se remettre à la verticale. Mo Lewis, Drew Bledsoe et le reste du monde n’ont encore aucune idée des profondes répercussions de cette séquence. Ce qui aurait pu n’être qu’une vaguelette sans incidence va se muer en tsunami.

Pourtant, une fois Bledsoe debout, même un peu secoué, tout le monde pousse un ouf de soulagement chez les Patriots. Pour preuve, sur le drive suivant, c’est encore lui qui mène l’attaque de New England. Avec le recul, sachant ce dont souffrait le quarterback, cela semble insensé. Mais sur le moment, personne ne trouve rien à redire. “Je regrette de l’avoir laissé reprendre le match, avoue Bill Belichick devant les médias après la rencontre. Quand je suis allé le voir, il semblait cohérent, mais une fois revenu sur le terrain, il était évident qu’il n’était pas lui-même. Je lui ai expliqué qu’il ne pouvait pas finir ce match, et il a compris.” La confidence de Bledsoe confirmera à quel point il n’était pas apte à reprendre : “Je ne savais plus où était ma droite et ma gauche, ni à quel moment du match nous étions“.

Drew Bledsoe au sol après le choc avec Mo Lewis. Le quarterback des Patriots va se relever, mais personne n’a encore pris la mesure à cet instant de la gravité de son état.

Crédit: Getty Images

Si on l’avait laissé repartir après le match, Drew n’aurait pas survécu

Il reste un peu plus de deux minutes à jouer lorsque Tom Brady entre en jeu. S’il avait déjà joué un bout de match lors de sa saison rookie, c’est la première fois que l’ex-Wolverine prend les commandes de l’attaque de New England dans une situation à enjeu. Il parvient à faire progresser les Pats jusque sur les 29 yards des Jets mais sans réussir à inscrire le touchdown égalisateur. New England s’incline 10-3, mais Brady a affiché quelques promesses et a paru à l’aise en dépit d’un contexte délicat.

Pendant ce temps, Drew Bledsoe, mal à l’aise au bord du terrain, a déjà regagné le vestiaire. Lorsque le match s’achève, il est ausculté par Thomas Gill, membre du staff médical des Patriots. Très vite, ce dernier s’alarme, tout en essayant de n’en rien montrer à son joueur. Bledsoe se plaint de violentes douleurs à l’épaule mais, pour Gill, le problème est ailleurs. “Le toubib a compris que quelque chose clochait vraiment parce que, quand vous avez une commotion, votre rythme cardiaque ralentit. Or le mien, au contraire, était en train de s’emballer“, selon le quarterback.

Membre du staff médical des Patriots, le Docteur Thomas Gill a raconté en 2016 à Sports Illustrated ces quelques minutes au cours desquelles lui et son collègue Bertram Zarins ont probablement sauvé la vie de Bledsoe :

Drew était groggy, alors je l’ai ramené au vestiaire. C’est quelqu’un de très décontracté. Même dans les situations les plus tendues, il était toujours décontracté. Mais là, je le trouvais agité. Il a rangé ses affaires, il était prêt à partir mais il n’était pas dans son état normal. Il n’arrêtait pas de répéter ‘Mon épaule me fait mal, mon épaule me fait mal.’ Je lui ai dit ‘Écoute, posons-nous deux minutes et essayons de comprendre ce que tu as.’ Quand j’ai commencé à l’examiner, j’ai très vite compris que son épaule n’était pas le problème principal. Son rythme cardiaque était très élevé, il respirait de plus en plus vite, comme s’il suffoquait, et nous avons rapidement soupçonné une rupture de la rate.”

Drew Bledsoe est envoyé en urgence au Massachusetts General Hospital de Boston. Son frère, Adam, est avec lui. Thomas Gill, inquiet, appelle un de ses confrères et ancien camarade de promo à Harvard, David Berger, pour qu’il s’occupe lui-même de son cas à l’hôpital. Dans l’ambulance, Bledsoe vit un calvaire. Allergique à la morphine, il ne peut être soulagé de sa douleur. Puis il perd connaissance. Son frère, le croyant mort, se met à hurler.

Le Dr Gill avait vu juste. La rate de Drew Bledsoe a explosé sous le choc, ainsi qu’une veine située derrière les côtes. Il souffre d’un hémothorax, une accumulation de sang entre les poumons et la cage thoracique. “Il avait trois litres de sang déversés dans la poitrine“, d’après Gill. Le joueur rouvre les yeux sur un lit d’hôpital. “J’ai vu un grand tube enfoncé dans ma poitrine, qui rentrait et qui sortait“, raconte-t-il.

Ils ont réussi à le drainer et, tout de suite après, il a pu retrouver une respiration plus normale et sa pression artérielle s’est stabilisée, explique le docteur des Patriots. Mais c’était vraiment tendu. Drew aurait pu mourir. Si on l’avait laissé repartir après le match, il n’aurait pas survécu. Je ne suis même pas certain qu’il ait eu conscience de la gravité de la situation.”

Conférence de presse de Drew Blesoe à sa sortie de l’hôpital. A sa droite, Bertram Zarins. A sa gauche, David Berger.

Crédit: Getty Images

Ty, il ne récupèrera pas son putain de boulot

Hospitalisé pendant plusieurs jours, Bledsoe est autorisé à rentrer chez lui le jeudi suivant. Cette blessure “rarissime” selon le staff des Patriots, lui laissera des douleurs à chaque inspiration pendant plusieurs semaines. Il doit attendre le 13 novembre avant d’être autorisé à reprendre la compétition. New England affiche alors un bilan de 5 victoires pour 5 défaites. Mais Tom Brady s’est montré plutôt convaincant. “Je prenais les choses comme elles venaient, a-t-il évoqué. C’est arrivé si vite que je n’ai pas eu le temps de me poser trop de questions. Mais c’était une situation difficile pour tout le monde, parce que j’avais énormément de respect pour Drew.”

Pourtant, en interne, le jeune loup va vite afficher sa détermination à ne pas céder cette place, peu importe la manière dont il avait pu la récupérer. Ty Law, une des vedettes de la défense de New England, se souvient alors d’une conversation avec son jeune quarterback. La scène se passe une dizaine de jours à peine après la grave blessure de Bledsoe :

A ce moment-là, nous, ce qu’on pensait de Tom, c’était ‘Bon, ne fais pas le con, ne nous fais pas perdre de matches.’ Mais ce n’était pas du tout son état d’esprit. Alors qu’on discutait tous les deux, il m’a lancé en parlant de Bledsoe : ‘Ty, il ne récupèrera pas son putain de boulot.’ Je me disais ‘Bonne chance mec, tu parles de la NFL, là, de Drew Bledsoe, un ancien numéro un de la draft avec un énorme contrat.’ Mais Tom voyait les choses autrement. Ce n’était pas un manque de respect envers Drew. Nous découvrions simplement son extraordinaire côté compétiteur.”

Drew Bledsoe et Tom Brady, en 2001. L’année de la passation de pouvoirs.

Crédit: Getty Images

De fait, lorsque Drew Bledsoe est apte à retourner sur le terrain, Bill Belichick tranche en faveur de Tom Brady, annonçant qu’il resterait le titulaire. Pour le vétéran, à qui l’on avait garanti qu’il pourrait reprendre sa place s’il était à 100% de ses capacités, c’est une gigantesque claque. “La pilule a été dure à avaler, admet Bledsoe. Pour moi, c’était mon équipe et je ne pouvais pas perdre ma place comme ça sur une blessure. J’ai eu beaucoup de mal à l’accepter.” Il n’a rien vu venir, Drew, confessant une forme de naïveté, dont il ne s’est jamais vraiment départi durant sa carrière.

Sportivement, le pari de Bill Belichick s’avèrera payant. Tom Brady mène les Patriots à la victoire lors de leurs six derniers matches de saison régulière, qualification pour les playoffs à la clé. Drew Bledsoe ronge son frein, jusqu’à ce que le destin, vingt semaines après le coup bas contre les Jets, ne lui adresse un clin d’œil.

Bill Belichick, Tom Brady et Drew Bledsoe en novembre 2001.

Crédit: Getty Images

Super Bowl : Brady ou Bledsoe ?

Le 27 janvier 2002, New England se déplace à Pittsburgh en finale de conférence. Sur la dernière marche avant le Super Bowl, Brady se blesse à la cheville juste avant la mi-temps. Revoilà la chance de Bledsoe. Lui qui n’a plus joué depuis ce fameux 23 septembre se voit propulsé à nouveau au cœur de l’action. Lorsqu’il retrouve ses coéquipiers au milieu du terrain, il lâche un énorme “I’m baaaaack”, à la Jack Nicholson dans Shining.

Dès le deuxième jeu, le quarterback des Pats revit la même scène que face aux Jets : il porte le ballon sur sa droite, avant d’être percuté violemment par le cornerback de Pittsburgh, Chad Scott. Dans le son comme dans l’image, une réminiscence du “hit” de Mo Lewis quatre mois plus tôt. Mais cette fois, Bledsoe se relève indemne. Pour lui, ce fut un mal pour un bien. “Ce choc m’a fait sentir que je jouais à nouveau au football“, a-t-il confié au site officiel des Patriots en 2017.

Sur son drive de rentrée, Drew Bledsoe complète ses trois premières passes, dont une pour un touchdown, permettant à New England de faire le break. Il jouera de manière plus conservatrice au retour des vestiaires, mais c’est bien lui qui conduit son équipe au Super Bowl. Cette finale de conférence, à l’écouter, il était certain de la jouer : “Je ne saurais pas dire pourquoi, mais j’avais une sorte de prémonition. Je savais que j’allais jouer ce match. C’était une impression, très ancrée en moi les jours avant le match. Je l’ai abordé avec la conviction qu’on allait avoir besoin de moi et c’est ce qu’il s’est passé.

Ce (juste ?) retour des choses place Bill Belichick dans l’embarras. Pour la grande finale contre les Rams, doit-il redonner les clés du camion à Tom Brady, ou laisser Drew Bledsoe ? Le head coach de New England laisse planer le doute jusqu’à quatre jours du Super Bowl. Lorsque, la veille, ses deux quarterbacks passent devant la presse lors du “media day”, ils nagent donc dans l’incertitude la plus totale. “Evidemment, j’ai envie de jouer et je suis sûr que Tom aussi. Bill est le coach. Il décidera. Mais s’il me choisit, je peux vous dire que je serai prêt”, prévient Bledsoe.

Mike Martz, l’entraîneur des Rams, est convaincu que Belichick optera pour le choix de l’expérience : “Bledsoe a le bras le plus puissant, il a aussi cette faculté à placer la balle dans un trou de souris. Puis, surtout, il est le vétéran, il est déjà passé par là. Je pense qu’il sera leur homme.” Mais Martz se trompe. Le mercredi, Belichick se présente devant les caméras : “Tom a démontré aujourd’hui à l’entraînement qu’il était rétabli à 100%. Il sera notre quarterback titulaire dimanche.” Bledsoe accuse le coup, encore une fois : “Je suis très déçu, bien sûr. Pour être franc, je m’y attendais un peu. Mais je ferai tout pour aider Tom à gagner ce match.”

J’aurais sans doute pu me comporter comme un con, mais j’ai décidé d’être un coéquipier modèle

C’est un point déterminant dans cette histoire. Tom Brady reste le héros de cette saison. C’est sa success story, son conte de fées, qu’il écrira jusqu’au bout en mode hollywoodien en remportant ce Super Bowl contre les Rams, avec le titre de MVP en prime. Le premier de ses sept triomphes, une saga à la fois formidable et invraisemblable. Mais à sa manière, Drew Bledsoe a rendu tout ceci possible. Malgré sa frustration, sa déception et ce qu’au fond de lui il a vécu comme une forme de trahison même s’il en a compris et accepté les tenants et les aboutissants, il s’est montré exemplaire dans son comportement.

Jamais il n’aura un mot plus haut que l’autre, ni contre Brady ni contre Belichick. De par son poids dans l’équipe, sa carrière, son contrat monumental, il aurait pu détériorer une situation complexe à gérer pour tout le monde. Il en avait les moyens, mais pas l’envie. Pourtant, le vestiaire était divisé, comme le rappelle le linebacker Ted Johnson : “Drew avait beaucoup de soutiens dans le groupe. Non que les gars étaient anti-Brady. Ils ne l’étaient pas. Mais on adorait Drew, il était notre leader, beaucoup étaient prêts à mourir pour lui.”

Tom Brady et Drew Bledsoe, l’entente cordiale, malgré tout.

Crédit: Getty Images

Paradoxalement, je crois que Drew a montré l’immense professionnel qu’il était à partir du moment où il n’a plus joué, ajoute Troy Brown, le receveur numéro 1 des Pats à l’époque. Il aurait facilement pu détruire le vestiaire et rendre la situation intenable. Mais il n’est pas ce genre de type.” “J’aurais sans doute pu me comporter comme un con, sourit Bledsoe. Ça aurait été facile, mais j’ai décidé d’être un coéquipier modèle. Je suis très fier de ça, même s’il m’a fallu un peu de temps pour m’y faire.” Sa blessure a ouvert la porte à Brady. Son comportement exemplaire lui a permis de s’épanouir.

Le fait d’avoir eu sa petite part de gloire lors des playoffs a aidé à adoucir son amertume. Bledsoe a contribué à la conquête de ce titre, même dans un rôle limité. “Cela m’a fait du bien de jouer la finale de conférence, avouera-t-il. Ça me donne le sentiment que c’est aussi ma victoire. Mais la suite a été difficile aussi. C’était comme donner un bout de cracker à un homme en train de mourir de faim. Après, ça n’a pas été simple de retourner sur le bord du terrain pour le Super Bowl.”

Deux mois après le Super Bowl, un an après la signature de son méga-contrat, Drew Bledsoe est envoyé à Buffalo contre un premier tour de draft. Un dénouement inéluctable. Les Patriots étaient devenus, pour de bon, l’équipe de Tom Brady. “Malheureusement, il ne peut y avoir qu’un seul quarterback sur le terrain, c’est donc sans doute mieux pour tout le monde“, résume alors Bill Belichick dans son style caractéristique, froid, clinique. La première saison de Bledsoe à Buffalo serait au plan statistique une des meilleures de sa carrière. Mais jamais plus il ne s’approchera du Super Bowl. En 2007, après deux dernières saisons à Dallas, il prend sa retraite, à 35 ans.

Les retrouvailles entre Bledsoe et Brady en 2002, après le trade du premier à Buffalo.

Crédit: Getty Images

Le plus grand “Et si ?” de l’histoire du sport américain

Rentré dans son État de Washington natal, dans le nord-ouest des Etats-Unis, il a préféré se lancer avec un certain succès dans le vin plutôt que dans le coaching ou la télévision, comme tant de ses condisciples. Et cela lui ressemble. Drew Bledsoe a toujours été un homme de la terre, que des aptitudes hors normes ont guidé vers la célébrité et le confort financier. “Mais je suis resté un gars de Walla Walla (la petite ville où il était devenu une star au lycée), assure-t-il. N’oubliez pas que quand nous sommes allés à New York pour la draft en 1993, c’était la première fois que mes parents prenaient l’avion avec moi.”

Il n’éprouve aujourd’hui ni jalousie envers le destin de Tom Brady ni aigreur pour le sien. Aujourd’hui, il préfère regarder tout ça avec distance et second degré, comme quand il lançait en 2020 : “Je n’ai jamais été convaincu que les Pats avaient pris la bonne décision. A l’évidence, nous aurions eu huit Super Bowls ou quelque chose comme ça si j’étais resté sur le terrain.”

Sur un ton plus sérieux, il confie ne plus avoir de temps à perdre avec son amertume. “La vie est trop courte pour être aigri, dit-il. Appréhender les choses avec humour m’a aidé à être en paix. Sincèrement, je n’échangerais ma vie avec aucune autre au monde.” Pas même celle de Tom Brady, avec lequel il a conservé d’excellentes relations : “Il faut faire la part des choses et j’ai toujours été très heureux pour Tom, à l’époque ou maintenant. J’aimais beaucoup Tom et c’est toujours le cas“.

Reste un gigantesque point d’interrogation, le plus grand “Et si ?” de l’histoire du sport américain. Que serait-il advenu de Tom Brady si Drew Bledsoe ne s’était pas blessé sérieusement ce 23 septembre 2001 ? “Tom a toujours été un leader naturel et son éthique de travail était incroyable, mais sans ma blessure, peut-être qu’il n’aurait jamais eu sa chance, on ne le saura jamais“, rappelle Bledsoe.

Peut-être que Tom Brady n’aurait jamais mis les pieds sur un terrain. Peut-être aurait-il quitté la NFL après quelques années, lassé d’attendre une opportunité. Il serait devenu enseignant ou commercial dans un bled perdu au lieu d’être une figure légendaire de son sport et le mari d’un top model. Peut-être.

Appelez ça la chance. Ou le destin. Tom Brady, lui, parlera de force de conviction. Il était certain de réussir. Il a réussi, et c’est un euphémisme. Les “peut-être” ne l’ont jamais beaucoup intéressé. A l’uchronie, il assène en guise de réponse sa réalité. C’est lui qui a remporté sept bagues de champion, battu une foule de records, établi une suprématie sans précédent, affiché une longévité ahurissante qui le maintient au plus haut niveau à 44 ans, réinventant perpétuellement son propre avenir, et épousé Gisèle Bündchen. C’est bien lui, Tom, qui est devenu Brady.

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