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“Une expérience surnaturelle” : le Fog Bowl, ou le match le plus étrange de tous les temps

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Soldier Field. Le Terrain des Soldats. Nommé ainsi en hommage aux combattants américains disparus en Europe lors du premier conflit planétaire, le stade des Chicago Bears est un des rares en NFL à ne jamais avoir cédé aux sirènes du “naming”. Soldier Field il est né en 1924, Soldier Field il est toujours près d’un siècle plus tard.

Reconstruit complètement en 2003 pour satisfaire aux exigences de la modernité, il n’a pourtant pas perdu une once de son âme. Toujours fièrement installé sur Lake Shore Drive, il trône au bord du Lac Michigan. C’est cette situation géographique qui a amené le Soldier Field à devenir le théâtre du match le plus bizarre et presque le plus effrayant de l’histoire de la NFL.

Posé au bord du Lac Michigan, le Soldier Field dans les années 80.

Crédit: Getty Images

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22/09/2021 À 23:30

Du haut de sa séculaire existence, il a tout vu, le vénérable “Soldier”. Mais rien qui ne s’approche, de près ou de loin, de cette rencontre de playoffs entre les Chicago Bears et les Philadelphia Eagles le 31 décembre 1988. Un duel dont personne ou presque n’aura vu la seconde moitié. Ni les téléspectateurs, ni le public dans le stade, et à peine davantage ses principaux acteurs, les joueurs.

Rédacteur en chef du site Windy City Gridiron, consacré à l’actualité des Bears, Lester Wiltfong n’a rien oublié de cette après-midi : “J’avais 18 ans et regarder ce match fut une expérience étrange. Depuis mon salon, je ne voyais rien, et de ce que j’ai vite compris, on n’y voyait encore moins depuis les tribunes.”

Un contexte surréaliste, digne de la Quatrième dimension ou d’un film à la John Carpenter, provoqué par un phénomène météorologique sur lequel nous reviendrons plus loin et qui vaudra à ce match son nom pour l’éternité : le Fog Bowl. Mais pour les plus accros à une forme de mysticisme, rien n’arrive par hasard. Si dame Nature a choisi en ce jour de réveillon de se mêler de ce qui, a priori, ne la regardait pas, c’est peut-être parce que ce match était, avant même d’être enveloppé par le brouillard, nappé d’une atmosphère très particulière, tendue comme rarement, en raison du passif entre deux hommes.

Au moins autant qu’une confrontation entre deux équipes, ce Bears – Eagles marque en effet les retrouvailles de deux entraîneurs qui nourrissent l’un pour l’autre une puissante détestation. Deux “head coaches” dont le mariage de raison les aura menés conjointement vers les sommets, mais dont le divorce a laissé des traces d’amertume, et même de haine avec, comme dans beaucoup de séparations, des enfants déchirés au milieu.

Ryan n’aimait pas Ditka et Ditka semblait en vouloir à Ryan de jouir de tels pouvoirs

Nous sommes à Chicago, en 1982. Depuis le début de l’ère moderne de la NFL, celle du Super Bowl, 15 ans plus tôt, les Bears n’ont fait que de la figuration. Deux petites apparitions en playoffs, pour deux défaites. George Halas souhaite donner un coup de fouet à sa franchise. A 87 ans, il est une figure légendaire des Bears, dont il a été le joueur puis l’entraîneur avant d’en devenir le propriétaire. Pour prendre les rênes de l’équipe, il va chercher un autre ancien de la maison, Mike Ditka. Iron Mike, leader charismatique et sanguin devant lesquels les joueurs ne bronchent pas, annonce la couleur : Chicago gagnera le Super Bowl dans les trois ans. Il ne se trompera que d’une année.

Membre fondateur de la NFL, ancien joueur, entraîneur et propriétaire des Chicago Bears, George Halas, ici dans son bureau en 1980, est une légende des Bears.

Crédit: Getty Images

Autour de lui, le staff est revu de fond en comble, à une exception. Au poste de coordinateur défensif, Buddy Ryan conserve ses fonctions. Ses joueurs l’adorent, au point d’avoir demandé à George Halas de l’introniser comme entraîneur principal. Le vieux patron a finalement opté pour Ditka, mais il accorde une concession majuscule à Ryan. Ce dernier fait ajouter noir sur blanc un avenant à son contrat : sur tout ce qui touche au secteur défensif, il aura les pleins pouvoirs. Mike Ditka n’aura pas son mot à dire. Choix des joueurs, de ses propres assistants, mise en place de la stratégie, Ryan sera seul maître à bord de la défense. “Halas lui a donné tout ce qu’il voulait“, selon Ted Plumb, membre du staff offensif de Chicago. Un cas de figure rarissime, qui crée de facto une sorte de poste de “head coach bis” et rendra très vite la situation intenable.

Entre Ditka et Ryan débute alors une cohabitation d’autant plus sulfureuse que les deux possèdent, selon leur propre aveu commun, “un caractère de merde.” Le compromis n’est pas dans leur nature et la disparition de George Halas en 1983 n’arrange rien. Fort des prérogatives nées de son nouveau contrat en béton armé, Ryan joue volontiers la provocation : “Le vieux m’a recruté avant de le recruter. J’ai donné des ordres toute ma vie. Il (Ditka) ne m’en a jamais donné.” Lors des réunions consacrées à la défense, la porte est fermée à double tour. Ditka a interdiction formelle d’entrer dans la salle.

La rivalité entre les deux était réelle, témoigne Lester Wiltfong. Ryan n’aimait pas Ditka et Ditka semblait en vouloir à Ryan de jouir de tels pouvoirs. Ils se sont détestés tout au long de leur collaboration. La guerre verbale entre les deux par médias interposés n’a jamais cessé.” “Je ne lui demande rien. Même pas d’écouter ce que je lui dis“, lance un jour Ditka devant les micros à la sortie d’un entraînement. “Mike voulait le contrôle de la défense et il a essayé de retourner certains joueurs contre Buddy. Mais Buddy a gagné cette guerre-là”, juge l’ancien défenseur des Bears, Todd Bell, dans le documentaire de NFL Films consacré au Fog Bowl.

Pourtant, ce climat délétère ne va jamais nuire aux performances de l’équipe. Parce que ces Bears sont forts. Très forts. En attaque, ils ont stabilisé le poste de quarterback en draftant en 1982 Jim McMahon, le punk aux lunettes noires et au bandeau. Le running back Walter Payton reste quant à lui un des meilleurs coureurs du pays. La ligne offensive est dominatrice. Mais c’est surtout la défense qui va terroriser la Ligue. Buddy Ryan peaufine le novateur système qu’il a inventé, la “46 Defense”, qui mise avant tout sur la pression imposée au quarterback adverse. Mike Ditka n’en est pas un grand adepte, mais il ne peut rien y faire.

Mike Ditka (Chicago Bears).

Crédit: Getty Images

Quand Ditka est à deux doigts de casser la gueule de Ryan

En trois ans, la défense des Bears devient la meilleure de la NFL. Au-delà de la stratégie, elle regorge d’individualités de grand talent. Dan Hampton. Steve McMichael. Richard Dent. William Perry, alias “The Refrigerator”. Otis Wilson. Wilber Marshall. Dave Duerson. Et surtout Mike Singletary, linebacker hors normes, clé de voûte de cette escouade royale. Aujourd’hui encore, cette défense reste considérée comme la meilleure de tous les temps.

Après avoir échoué aux portes du Super Bowl lors de la saison 1984, les Bears mettent dans le mille un an plus tard. Lors de la saison régulière, ils remportent 15 de leurs 16 matches. La victoire est l’antidote au virus du conflit qui ronge le staff. Mais leur unique défaite, à Miami, provoque l’explosion de la cocotte-minute en ébullition. Une fois n’est pas coutume, Chicago boit la tasse en défense face aux Dolphins de Dan Marino. A la mi-temps, Mike Ditka suggère des ajustements défensifs. Il aurait appuyé sur le bouton de l’arme nucléaire que la déflagration n’aurait pas été plus forte. “Je voulais juste savoir ce qu’on foutait en défense, parce que ça ne rimait vraiment à rien“, plaidera le coach.

Trente ans après, Dan Hampton en rigolait encore : “Ditka avait raison. Marino était le premier à exploiter notre ‘défense 46’ et il aurait fallu s’adapter. Mais Buddy lui a dit ‘Non, non, tu ne me dis pas comment m’occuper de ma défense‘”. Les voilà nez à nez dans le vestiaire. Ditka, qui se retient depuis trois ans, est sur le point de casser la gueule à son coordinateur. Ils devront s’y mettre à trois pour le retenir. “Il y a eu un peu de bousculade“, sourit aujourd’hui Ditka. Mais pour Dave Duerson, c’était “assez triste à voir.”

En dehors de cet accrochage, l’attelage Ditka-Ryan avance tant bien que mal jusqu’au Super Bowl, que Chicago va survoler en mettant en pièces les New England Patriots, 46 à 10. Auparavant, ils avaient accompli un exploit inédit : atteindre le Super Bowl sans concéder un seul point en playoffs. 21-0 contre les Giants. 24-0 contre les Rams. 10 points au total sur la route du titre. Du jamais vu.

C’est l’heure de gloire des Bears, leur premier Super Bowl et, à ce jour, le seul. De ce triomphe vécu chacun de son côté reste une image, forte, révélatrice de la fracture entre Buddy Ryan et Mike Ditka : à la fin du match, tous deux sont portés en triomphe, le premier par l’ensemble de sa défense, le second par le reste de l’équipe. La division jusqu’au bout, même dans la victoire.

Super Bowl, février 1986. Buddy Ryan et Mike Ditka, portés en triomphe, chacun de leur côté.

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Les membres de la défense adoraient Buddy Ryan, et ils savaient qu’il était sur le départ. C’est pour cela qu’ils ont tenu à lui rendre hommage après le Super Bowl“, explique Lester Wiltfong. La rumeur avait commencé à circuler les jours précédant la grande finale. Ryan, sans doute frustré de ne jamais avoir eu le poste d’entraîneur principal, a cédé aux sirènes de Philadelphie. A 55 ans, il tient enfin son premier poste de head coach. C’est la fin du mariage forcé entre Mike Ditka et Buddy Ryan, sur la note la plus positive qui soit.

Les orphelins de Soldier Field

Une fois acté le départ de celui qui lui a pourri la vie durant quatre saisons, Ditka se lâche : “Je ne suis pas satisfait qu’il soit parti. Je suis ravi.” Malgré quelques piques, le moustachu s’était plutôt retenu. Désormais, il vide son sac, et c’est violent. Pêle-mêle, il accuse Ryan d’avoir sans cesse tiré la couverture à lui, de marcher au favoritisme plutôt qu’au mérite pour choisir ses joueurs et, plus généralement, d’être bouffé par la jalousie : “Je pense qu’il était hostile envers moi parce qu’il voulait ma place. Nous ne serons jamais potes. Il ne m’aime pas. Moi, ce n’est pas que je ne l’aime pas, c’est juste que je n’ai aucune raison de l’aimer.”

Pour les défenseurs des Bears, le départ de Ryan constitue une déchirure. Certains le vivent comme une trahison. Beaucoup pleurent. Tous le regrettent. Ils se sentent orphelins, presque au sens littéral du terme, car il était bien plus qu’un coach à leurs yeux. “Nous étions ses enfants, confie le safety Gary Fencik dans Sports illustrated avant le début de la saison suivante. Ce que nous avons vécu avec lui était unique, mais c’est terminé. On ne connaîtra jamais quelque chose de comparable. Ces meetings, c’était magnifique. Dan Hampton allongé par terre. L’odeur de la vieille pipe de Buddy. Et ces crises de rire permanentes. Quand on sortait de la salle, on croisait les gars de l’attaque, qui venaient de faire leur debrief eux aussi. Ils nous disaient ‘Putain, mais pourquoi vous vous marrez tout le temps ?’

Septembre 1986 : Buaddy Ryan revient pour la première fois à Chicago, avec Philadelphie. Tous ses anciens joueurs viendront le saluer.

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C’est aussi cet état d’esprit et de corps que les joueurs de la défense ont perdu avec l’éloignement de Buddy Ryan. Avec son successeur, Vince Tobin, ils ont tout de suite senti la différence, comme le raconte Fencink : “Lors de la première réunion, Otis Wilson a mis les pieds sur la table comme il le faisait toujours. Vince l’a regardé et lui a dit de les enlever illico. C’est un bon coach, mais tout est différent maintenant.”

Le hasard veut que, dès le deuxième match de la saison 1986, Buddy Ryan revienne à Chicago avec Philadelphie. La boîte à sarcasmes reste grande ouverte : “Les Bears n’ont aucune chance de conserver leur titre. C’est toujours compliqué pour le tenant. Puis trop de choses ont changé.” En d’autres termes, je suis parti, vous ne pouvez plus gagner.

Mike Ditka refuse d’attiser ce feu-là, même s’il n’est pas loin de sous-entendre que son ancien ennemi devenu rival aurait besoin de se faire soigner. “Ecoutez les gars, désolé mais je n’ai pas de diplôme de psychiatrie, dit-il en conférence de presse. Alors si vous voulez parler football, on peut. Le reste ne m’intéresse pas.” Le match, plutôt décevant, permet tout de même à Ditka de savourer une courte victoire, 13-10, en prolongation. Sitôt le dénouement acté, Buddy Ryan file en direction du vestiaire en sprintant, sans passer par la traditionnelle poignée de mains au coach adverse.

Buddy Ryan, du temps où il était à la tête des Eagles.

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Ryan s’étouffe, Ditka fait un infarctus

Deux ans plus tard, les Bears sont redevenus les Bears. Avec douze victoires, ils abordent les playoffs avec le dossard 1 dans le dos dans la NFC. Ils sont exemptés du premier tour, le “wild-card week-end”, tout comme leur adversaire, les Philadelphia Eagles. Le match, programmé au 31 décembre 1988, excite les supporters des deux équipes et bien au-delà. Buddy Ryan revient à Windy City, mais avec l’enjeu d’une rencontre de playoffs.

Pleinement accomplie au plan sportif, cette campagne n’a pourtant pas été de tout repos pour les deux coaches. Comme s’ils étaient liés même dans le pire, ils ont failli mourir à quelques semaines d’intervalle. Buddy Ryan a manqué de s’étouffer lors d’un repas et n’a dû son salut qu’à l’intervention d’un de ses assistants. Mike Ditka, lui, a été victime d’une attaque cardiaque. Mais ils gardent le sens du “trash talk”. Ryan, surtout. “Je n’ai jamais perdu un match de playoffs à Soldier Field, moi“, lance-t-il avec un clin d’œil devant un parterre de journalistes hilares en référence à la défaite des Bears de Ditka un an plus tôt face à Washington.

En ce dernier jour de l’année 1988, il règne un froid glacial sur Chicago lorsque le match débute sur les coups de midi. Mais le temps est superbe. “Ciel immaculé, soleil abondant, lumière printanière“, selon le bulletin local, qui annonce une après-midi magnifique. Pas le moindre nuage à l’horizon.

A deux minutes de la mi-temps, Chicago a pris le contrôle du score : 17-6. Pour les supporters des Eagles, ces deux premiers quart-temps virent au supplice, tant leur équipe passe son temps à s’autodétruire. Le kicker Luis Zendejas manque un field goal de 43 yards. Sur le drive suivant, deux touchdowns sont annulés pour deux pénalités et Philly doit se contenter de trois points.

Puis, sur une situation désespérée où les visiteurs doivent gagner 32 yards sur une 3e tentative, le quarterback Randall Cunningham se connecte avec son receveur Ron Johnson pour… 31 yards. Buddy Ryan décide de jouer la 4e et dernière tentative plutôt que de prendre le field goal. Mais après plusieurs minutes de palabre, la mesure à la chaîne d’arpenteur révèle qu’il manque une poignée de centimètres.

Quand, un peu plus tard, le tight end rookie Keith Jackson laisse échapper le ballon alors qu’il était seul dans la end zone, Ryan en crache son chewing-gum de rage sur le bord du terrain. Son équipe a laissé filer au minimum une bonne quinzaine de points en route. Même avec un troisième field goal juste avant la pause pour revenir à 17-9, les Eagles peuvent se mordre les doigts.

Je m’attendais à ce que certains joueurs se transforment en zombies

Mais à ce moment-là, le tableau d’affichage n’est plus au centre de l’attention. Dans les deux dernières minutes du deuxième quart-temps, Soldier Field a basculé dans un monde à part. En quelques secondes à peine, un linceul gris a recouvert le stade. “Eh, c’est bizarre, dit le quarterback Randall Cunningham à un de ses coéquipiers. Les nuages nous tombent dessus. C’est quoi ce délire ?

Au fil des années et des souvenirs, tous les témoignages des joueurs convergeront vers la même sensation, oscillant entre incompréhension et, disons-le, une certaine forme de peur.

Dan Hampton : “Quand j’ai vu le brouillard déferler, j’ai ressenti quelque chose de très étrange. J’en ai la chair de poule rien qu’en y repensant.”

Jim McMahon : “Je m’attendais à ce que certains joueurs se transforment en zombies“.

Seth Joyer : “Le plus impressionnant, c’est la vitesse à laquelle tout ceci est arrivé. Comme si ce n’était pas un phénomène naturel.

C’est le truc le plus étrange que j’ai vu dans ma vie, avoue pour sa part Mike Ditka. On avait l’impression que quelqu’un avait pris une couverture géante et l’avait posée sur le stade. C’était flippant.”

Tout s’est passé si vite qu’il n’a pas fallu davantage que le temps d’une page de publicité sur CBS pour que le grand bleu disparaisse du ciel de Chicago. Durant ces 90 secondes, Verne Lundvist a posé le nez sur ses fiches pour éplucher les stats quand il entend son consultant Terry Bradshaw hurler : “Nom de dieu, qu’est-ce que c’est que ce bordel ?” Lorsque le commentateur vedette de la chaîne relève la tête, il peine à croire ce qu’il voit, ou ce qu’il ne voit plus, au point de se méprendre sur l’origine du phénomène à la reprise d’antenne : “Je ne sais pas si c’est de la fumée ou du brouillard…” “Ce n’est pas de la fumée, c’est du brouillard“, réplique Bradshaw.

Il faut comprendre Lundqvist : personne n’avait annoncé de brouillard. D’où ses doutes. D’ailleurs, Mike Tomczak, le quarterback des Bears dans cette première mi-temps avant de sortir sur blessure, avouera que sa première réaction a été de penser que le parking géant situé à côté du stade était en feu.

A l’approche de la mi-temps, le brouillard envahit Soldier Field en une poignée de secondes. Bientôt, des tribunes, personne ne distinguera quoi que ce soit.

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Le brouillard d’advection

Ce n’est pas n’importe quel “fog” qui s’abat sur Soldier Field, mais un brouillard très particulier, dit d’advection. Météo France le définit ainsi : “Quand une masse d’air chaud et humide présente dans l’atmosphère survole une étendue d’eau dont la température est très fraîche, cet air va naturellement se refroidir. Comme il subsiste des gouttelettes d’eau présentes dans l’atmosphère, celles-ci vont se condenser pour former ces fameux brouillards côtiers ou encore dits brouillards d’advection.”

Tout un faisceau de facteurs a permis à ce phénomène de s’épanouir ce 31 décembre. L’heure. La température de l’air. Celle au bord du terrain dans la cuvette de Soldier Field. Et celle des eaux du Lac Michigan. Mais c’est une petite bise, inattendue, qui a servi de détonateur. En expulsant en hauteur l’air glacial du lac vers celui, moins froid, qui règne en bordure de la ville, elle a permis la création de ce brouillard aussi épais que soudain.

Il s’en est pourtant fallu de très peu que la météo ne joue aucun rôle dans ce match. Le brouillard, ultra-localisé, n’a concerné qu’une toute partie de Chicago. La nappe est venue lécher l’extrémité de la ville, là où se situe Soldier Field. A l’aéroport, on n’a pas enregistré le moindre retard. Et à seulement 400 mètres du stade, le ciel est resté bleu jusqu’à la nuit.

Lorsque le match reprend après la pause, la visibilité a encore diminué. “C’est comme si les joueurs avaient évolué au milieu des nuages“, résumera le lendemain le météorologue Tom Skilling dans le Chicago Tribune. Les spectateurs et commentateurs, eux, sont au-dessus de ces nuages, comme coupés de la pelouse. La seconde moitié de la rencontre donne lieu à des scènes cocasses. Verne Lundqvist et Terry Bradshaw font ce qu’ils peuvent. Sur leur écran de contrôle, à la lumière des caméras, ils parviennent vaguement à distinguer les numéros des maillots.

Mais ils devinent l’action plus qu’ils ne la voient. Les commentaires gaguesques s’enchaînent. Comme sur cette course du running back des Bears Thomas Sanders :

Sanders sur la droite et… il disparaît dans le brouillard.” Bradshaw se marre.

Un peu plus tard : “Randall Cunningham sacké… Attendez. Non il a eu le temps de lancer le ballon… sûrement à quelqu’un.”

Puis Bradshaw : “Quelle réception de… quelqu’un !

L’arbitre principal, Jim Tunney, se meut lui aussi en commentateur. Il annonce au micro chacune des actions en détail pour informer le public. 65000 personnes dans le stade, qui écoutent le match comme à la radio. CBS passe dans les travées. Un spectateur, blasé : “C’est très décevant. On a vu à peine la moitié du match et maintenant on ne voit plus rien du tout. On ne sait pas ce qu’il se passe.”

J’aurais pu lancer le ballon en fermant les yeux, ça n’aurait pas changé grand-chose

Et les joueurs, dans tout ça ? Ils évoluent à l’aveugle, dans l’improvisation la plus totale. Randall Cunningham se souvient dans le documentaire de NFL Films : “Avant le snap, je voyais Singletary devant moi, avec ses yeux si impressionnants. Puis s’il faisait deux pas en arrière, je ne le voyais plus. Fini. Comme s’il s’était évaporé dans le brouillard.”

En 2008, pour le 30e anniversaire du Fog Bowl, le même Cunningham, qui terminera avec plus de 400 yards à la passe mais sera intercepté à trois reprises dans le potage de Soldier Field, résumait : “Franchement, j’aurais pu lancer le ballon en fermant les yeux, ça n’aurait pas changé grand-chose. Si nous avions mis vingt-cinq joueurs sur le terrain, personne n’aurait rien vu. C’est peut-être ce que nous aurions dû faire, d’ailleurs.” Dans de telles conditions, difficile pour les attaques de se déployer. Six points seulement seront inscrits dans ce second acte. Un field goal de chaque côté. Chicago s’impose 20-12, laissant aux fans des Eagles d’éternels regrets.

Randall Cunningham chassé par la défense des Bears dans le potage de Chicago. La lumière du flash augmente considérabement ce qu’était la réelle visibilité des joueurs sur le terrain.

Crédit: Getty Images

Journaliste à Philadelphie où il couvre notamment l’actualité des Eagles, John Stolnis est un supporter de la franchise de Philly depuis toujours. “Le Fog Bowl est gravé dans mon cerveau d’enfant de 11 ans, nous dit-il. Je suis toujours en colère aujourd’hui. Je n’ai pas de souvenir très précis du match, si ce n’est celui de la colère qui est en moi. C’était la première fois depuis sept ans que les Eagles étaient en playoffs. Avec Buddy Ryan, ils avaient acquis une identité, celle d’une équipe très forte défensivement et avec des playmakers offensifs. C’était sans doute l’équipe la plus fun de la NFL, surtout grâce à Randall Cunningham. La Ligue n’avait encore jamais vu un quarterback comme lui. Il y avait donc beaucoup d’espoir. Mais les erreurs commises en première mi-temps, couplées au brouillard dans la seconde, font de cette défaite une des plus douloureuses et une des plus frustrantes de l’histoire des Eagles.”

C’est bien sous le ciel bleu que l’équipe de Buddy Ryan a laissé passer sa chance en se tirant plusieurs balles dans le pied. “Les Eagles avaient dominé Chicago avant la mi-temps et, s’ils avaient pu être devant au score, je pense qu’ils auraient gagné dans le brouillard, ajoute John Stolnis. Mais sans ces conditions particulières en deuxième mi-temps, ils jouaient suffisamment bien pour revenir. Je ne peux évidemment pas prouver qu’ils auraient gagné, mais je le pense vraiment.”

Fallait-il arrêter le match ?

Une forme d’injustice, puisque ce match n’a en réalité réellement duré que deux quarts-temps. D’où la question qui taraude Stolnis comme tous les amoureux des Eagles : pourquoi ce match n’a-t-il pas été arrêté ? “Chaque fois que je revois les images, je n’arrive pas à croire qu’il n’ait pas été interrompu le temps que le brouillard se dissipe“.

La décision revenait à Jim Tunney. L’arbitre a toujours juré n’avoir reçu aucune consigne de Don Wise, le représentant de la NFL à Soldier Field ce jour-là, avec lequel il a échangé à plusieurs reprises. Mais il l’admet, son principal souci n’était pas de savoir si les conditions étaient équitables. Il souhaitait être pragmatique, comme il l’a confié à ESPN : “C’était un samedi et il y avait un autre match de playoffs un peu plus tard. Il y en avait deux autres le dimanche. Et le lundi, les playoffs NCAA. Si nous avions arrêté le match, quand se serait-il terminé ? Le mardi ?

A sa décharge, Tunney a consulté Mike Ditka et Buddy Ryan avant le début du troisième quart-temps. Les deux entraîneurs ont souhaité poursuivre la rencontre. Mais peut-on jouer au football quand personne ne voit le ballon ? Seth Joyner, le linebacker des Eagles, n’est pas convaincu. “Les conditions n’étaient pas justes“, regrette-t-il, avant d’asséner un argument qui tient la route, en se référant au Super Bowl entre Baltimore et San Francisco en 2013. Le match avait été longuement interrompu lorsqu’une partie des projecteurs du Super Dome de la Nouvelle-Orléans ont rendu l’âme. “Est-ce qu’on nous aurait laissé jouer dans le noir ? Non. Alors, quelle différence ? On ne voyait même pas le joueur à côté de nous. Que ce soit un manque de lumière ou du brouillard, ça change quoi ?

Fog Bowl : L’arbitre et le néant.

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Les joueurs de Philadelphie n’ont pas digéré la défaite, pas davantage la manière, et encore moins que tout le reste les arguments de Jim Tunney. En communication radio avec le dirigeant de la NFL, l’arbitre s’est posé au milieu du terrain. “Je peux encore distinguer les poteaux des deux côtés“, communique-t-il. “Je me souviens de l’avoir regardé et lui avoir dit ‘Vous vous foutez de moi, où est-ce que vous voyez ça ?“, peste Mike Golic, le défenseur des Eagles. “C’était un mensonge éhonté, confirme Seth Joyner. La réalité, c’est que personne, ni la NFL ni les télés, ne voulaient stopper le match.”

Après avoir beaucoup parlé avant, Buddy Ryan doit faire face à la presse, non sans une certaine classe. Il laisse le brouillard de côté, sans chercher d’excuses. “Bravo aux Bears. Mais j’ai dit à mes joueurs de garder la tête bien droite et bien haute. Ils n’ont à avoir honte de rien.” Chicago n’ira pas plus loin. Laminés en finale de conférence par les 49ers de Joe Montana, ils ne retourneront jamais au Super Bowl sous l’ère Ditka, qui s’achèvera en 1995. Après trois saisons prolifiques, Buddy Ryan, lui, sera viré en 1991 après une troisième défaite d’entrée en playoffs.

A la Maison Blanche

En dépit de la brièveté de son passage, Ryan a laissé une empreinte forte à Philly, selon John Stolnis. “Les fans ont aimé Buddy Ryan plus que n’importe quel autre coach dans l’histoire de la franchise en dehors de Dick Vermeil. Il est toujours adoré, notamment parce qu’il détestait les Dallas Cowboys (le plus grand rival des Eagles, NDLR) et qu’il avait la bonne habitude de les battre. Il a redonné du souffle à une franchise qui était coincée dans le ventre mou avant son arrivée.”

Mais il y a une victoire que Buddy Ryan n’obtiendra jamais en tant que coach, celle qu’il aurait tant aimée, contre Mike Ditka. Quatre duels, quatre défaites. Après le Fog Bowl, Bears et Eagles se retrouvent lors d’un “Monday Night Game” en octobre 1989. 27-13 Chicago. L’occasion d’un dernier déchaînement verbal de part et d’autre. C’est après ce match que Mike Ditka lâchera cette tirade non dénuée de cruauté, peut-être la plus célèbre de sa rivalité avec Ryan : “Il est juste jaloux. Mais vous savez ce qu’on dit : une bouteille vide, ça fait du bruit, mais ça ne reste jamais rien d’autre qu’une bouteille vide.”

Aujourd’hui, Mike Ditka a 82 ans. Buddy Ryan, de huit ans son aîné, s’est éteint en 2016. En 2011, une cérémonie a été organisée à la Maison Blanche pour célébrer le 35e anniversaire de la victoire de Chicago au Super Bowl. Ils en avaient été privés en 1986 en raison du choc provoqué dans le pays par l’explosion de la navette Challenger. Une initiative du président Barack Obama, dont la carrière politique avait décollé dans l’Illinois.

25 ans après la victoire des Bears au Super Bowl, Mike Ditka et Buddy Ryan sont réunis par Barack Obama à la Maison Blanche.

Crédit: Getty Images

Ditka, qui se définit politiquement comme “ultra, ultra, ultraconservateur“, n’était pas un grand fan d’Obama, face auquel il avait même failli se présenter pour le siège de sénateur en 2004. Mais Ditka a toujours su faire la part des choses. Ce fut le cas ce jour-là vis-à-vis d’Obama, mais aussi de Buddy Ryan. Un Ryan affaibli, déjà malade, mais visiblement heureux d’être là. “La preuve que tout est possible dans la vie : coach Ditka et Buddy Ryan sont réunis ici aujourd’hui“, plaisante Obama. On verra même, furtivement, Ditka poser une main affectueuse sur l’épaule de son ennemi de toujours.

Nous avons fait ensemble ce que nous n’avons jamais réussi à faire l’un sans l’autre

Quelques mois avant sa mort, Mike Ditka rend une visite bien moins publique, chez lui. Il ne s’agissait pas de lui témoigner une amitié qui n’aurait été que factice, mais un respect bien sincère, lui. “Est-ce que ça a été simple de travailler avec Buddy ? Bordel, non. Mais je ne crois pas que Buddy voulait que tout ça se fasse en douceur”, a confié Ditka à sa disparition, avant de lui rendre le plus beau des hommages : “Jamais nous n’aurions gagné ce Super Bowl sans Buddy. Nous avions une grande ligne offensive, l’immense Walter Payton, Jim McMahon et des très bons receveurs. Mais nous sommes devenus champions grâce à notre défense. C’est la simple réalité.”

En voici une autre, que Mike Ditka n’esquive pas : “Nous avons tant accompli ensemble. Et nous avons fait ensemble ce que nous n’avons jamais réussi à faire l’un sans l’autre. C’est quand même que quelque chose avait bien fonctionné.” “Je suis d’accord avec ça, tranche Lester Wiltfong. Ditka avait la personnalité pour coexister avec Ryan. Un leader moins charismatique se serait écroulé devant la présence de Ryan dans le vestiaire. Là, les joueurs respectaient leurs deux coaches.”

Ils sont liés par leur sacre commun au Super Bowl, mais puisque tout entre eux ne fut que conflit, ils le sont peut-être davantage encore par le Fog Bowl, qui demeure “un des matches les plus célèbres non seulement de l’histoire des Chicago Bears et des Philadelphia Eagles mais, au-delà, de l’histoire de la NFL“, selon John Stolnis. Croyez ou non au hasard, au mysticisme ou à ce que vous voudrez. Mike Singletary, lui, est convaincu que ce brouillard était un signe. “Ce sont ces deux-là (Ditka et Ryan) qui ont provoqué ça ! Ce ne serait pas arrivé avec quelqu’un d’autre qu’eux.”

Singletary plaisante, évidemment. Ou pas. Allez savoir. Pour lui, le Fog Bowl demeure son “plus grand souvenir”, et pas parce qu’il était du côté des vainqueurs. “C’est le rêve, un match comme ça pour un joueur, dit-il. Tu peux faire le pire match de ta vie et sortir du terrain en assurant au coach que tu as joué comme un dieu. Il ne le saura jamais, de toute façon.” Mais le même mot jaillissait chez lui comme chez les autres pour évoquer ce 31 décembre 1988 : “Flippant. C’était une expérience… surnaturelle.” Depuis 33 ans, quiconque passe aux abords de Soldier Field ne peut s’empêcher de guetter l’arrivée du brouillard. Même un jour de grand bleu.

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53 coups, tweener et autres passings improbables : le Top 5 points de l’année 2021